LA VIE DU DAUPHIN AU TEMPLE DU 13 AOUT 1792 AU 24 JUILLET 1794

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Du 13 août 1792 au 3 Juillet 1793

Pour bien comprendre la vie de la famille royale au Temple, du 10 août 1792 au 1er mars 1793, nous vous conseillons de lire l’admirable Journal que tint Jean Baptiste Cant Hanet dit Cléry (1759-1809)pendant cette période : « Journal de ce qui s’est passé à Tour du Temple pendant la captivité de Louis XVI, Roi de France ». Ed. Mercure de France – 1968.

J.B. Cant Hanet Cléry entra au service du Roi en 1782, en qualité de valet de chambre-barbier. Il inspira une telle confiance qu’il fut nommé valet de chambre de Louis-Charles, Duc de Normandie (le Dauphin du Temple) à la naissance de ce dernier (27 mars 1785). Il suivit donc son maître, pour le servir en tant que tel, et prit son service le 26 août 1792, après la fuite de la famille royale des Tuileries le 10 de ce mois et son incarcération au Temple le 13.

Jean-Baptiste Cléry (1759-1809)

Il remplaça François Hüe (1757-1819), huissier et valet du Roi. Celui-ci, arrêté le 2 septembre, dut quitter son service au Temple auprès de Louis XVI. Ce fut J.B. Cléry qui, à partir du 26 août devint son adjoint, puis, après le 2 septembre, qui le remplaça dans cette fonction. Dans la biographie qu’il écrivit, « Souvenirs », F. Hüe décrivit sommairement une journée, semblable à tant d’autres dans leur monotonie, de la famille royale au Temple dans les premiers temps de son séjour car après celle-ci dut quitter le bâtiment central, appelé « le château » :

« Le dîner fini (c’est ce que nous appelons aujourd’hui le déjeuner de midi), le Roi passait ordinairement dans le cabinet des livres du garde des archives et l’Ordre de Malte qui, précédemment, occupait le logement de la tour…. Dans l’intention de recouvrer l’habitude de la langue latine et de pouvoir, pendant sa captivité, en donner les premières leçons à M. le Dauphin, le Roi traduisait les Odes d’Horace et quelquefois Cicéron. Pour se distraire de sa lecture et de son travail, qu’il était toujours pressé de reprendre, la Reine et Madame Elisabeth faisaient avec lui après le dîner une partie tantôt de piquet, tantôt de tric-trac ; et, le soir, l’une ou l’autre Princesse lisait à haute voix, une pièce de théâtre ».

Le Temple sous la Révolution

« A huit heures, je dressais dans la chambre de Madame Elisabeth le souper (le repas du soir) de M. le Dauphin : la Reine venait y présider. Ensuite, lorsque les municipaux étaient assez loin pour ne rien entendre, sa Majesté faisait réciter à son fils la prière suivante : ‘ Dieu Tout-Puissant, Qui m’avez créé et racheté, je vous adore. Conservez les jours du Roi, mon père, et ceux de ma famille ! Protégez-nous contre nos ennemis ! Donnez à Madame de Tourzel les forces dont elle a besoin pour supporter ce qu’elle endure à cause de nous ! ».

Reconstitution de l'emplacement du Temple dans le Paris actuel (3ème arrondissement)

« Après cette prière, je couchais M. le Dauphin, la Reine et Madame Elisabeth restaient alternativement auprès de lui. Le souper servi, je portais à manger à celle des deux Princesses que ce soin retenait. Le Roi, en sortant de la table, allait aussitôt auprès de son fils. Après quelques moments, il prenait à la dérobée la main de la Reine et celle de Madame Elisabeth, recevait les caresses de Madame Royale et remontait dans sa chambre. Passant ensuite dans la petite Tour, sa Majesté n’en sortait plus qu’à onze heures pour venir se coucher ».

Cette description ne concerne que les premiers jours au Temple, car F. Hüe quitta ce lieu le 2 septembre 1792 , comme nous l’avons précisé.

Le livre de J.B. Cléry donne une image précise au jour le jour, jusqu’au matin fatal du 21 janvier 1793 où il dut réveiller le Roi dès 5 heures et le préparer avant le départ de celui-ci pour sa fin tragique.

On retiendra une triste anecdote : le 11 décembre 1792 s’ouvrit, dans l’après-midi, le procès du Roi. Laissons la parole à Cléry :

« Ce jeune Prince (le Dauphin), qui engageait souvent sa Majesté à faire avec lui une partie au siam, fit ce jour-là tant d’instances que le Roi, malgré sa situation, ne put s’y refuser. M. le Dauphin perdit toutes les parties et deux fois il ne put aller au-delà du nombre seize : « Toutes les fois que j’ai ce point de seize, dit-il avec un léger dépit, je ne peux gagner la partie. » Le Roi ne répondit rien ; mais je crus m’apercevoir que ce rapprochement de mots lui fit une certaine impression »

La famille royale endeuillée depuis le 21 janvier 1793, réduite à la Reine, Madame Elisabeth, Madame Royale et le Dauphin, continua sa triste vie jusqu’au soir du 3 juillet 1793 où vers 21 heures, les municipaux vinrent chercher le Dauphin et le séparèrent de sa famille.

La séparation fut déchirante… Madame Royale décrivit très bien cette scène affreuse. (« Mémoire » de Marie Thérèse Charlotte de France – Ed. Mercure de France- 1968). L’enfant fut confié à Antoine Simon , cordonnier de son état, (1736-1794) et à son épouse Marie Jeanne, née Aladame (1746-1819).



Du 3 juillet 1793 au 19 janvier 1794

La vie de celui qui était devenu Louis XVII se déroula sous la garde des époux Simon. Ceux-ci n’eurent pas envers le jeune Roi le comportement cruel que les historiens leur attribuèrent. Antoine Simon était un personnage rude, il est vrai et avait un langage quelque peu grossier que Louis XVII apprit… mais sa femme, sut donner à l’enfant des soins attentifs en lui donnant une nourriture abondante, des vêtements bien entretenus et en lui achetant même des jouets.

Le Docteur Thierry, médecin des prisons et nommé par la Commune (il avait remplacé le dimanche 12 mai 1793 les Docteur Brunier, médecin des Enfants de France depuis 1788 à Versailles, et La Caze, chirurugien), qui visitait souvent l’enfant, trouva toujours ce dernier en bonne santé, sauf un mal qu’il soigna rapidement.

Madame Royale, dont le Journal fut « corrigé » par son oncle usurpateur, Louis XVIII, insinua que l’état de santé déficient du jeune Roi aurait commencé à se manifester dès juillet 1793. Les rapports faits par le Docteur Thierry indiquent la bonne santé générale de Louis XVII et, de façon détaillée, les remèdes prescrits et les menus des repas donnés à celui-ci. (Cf. Archives Nationales. F. 7-4392. Police Générale. Prisonniers du Temple, f.42. Commission des secours publics).

Les époux Simon étaient surveillés par la Commune de Paris et son Chef Chaumette quant à leur comportement envers le petit Roi. Il ne fallait pas se montrer trop tendre au risque de perdre la vie. Ce fut dans ce jeu, entre ombres et lumière, qu’ils durent organiser leur comportement quotidien envers l’enfant : dureté affichée lorsque les municipaux étaient présents, et bonté, surtout celle de Marie Jeanne Simon, lorsqu’ils étaient absents. La « femme Simon » aimait, en réalité « son petit Charles » ; elle n’avait pas eu d’enfant et elle reportait sur lui toute sa tendresse maternelle frustrée. Louis XVII ne l’oublia pas non plus et il alla la visiter à l’Hospice des Incurables en 1802. Elle le reconnut évidemment et ne cessa de l’affirmer et de faire des dépositions tellement gênantes pour le Pouvoir (Louis XVIII) que celui-ci la fit interner à la Salpêtrière, la faisant ainsi passer pour folle. (Archives Nationales F.7-6806).

Il est certain que Louis XVII adopta les manières des sans culottes que Simon lui inculquait (chants révolutionnaires, port du bonnet phrygien, vocabulaire grossier). On sait avec quelle peine horrifiée sa tante et sa sœur, du deuxième étage de la Tour où elles étaient enfermées, entendaient les chants de l’enfant, pendant qu’il jouait dans la cour.

« Nous l’entendions tous les jours chanter avec Simon la Carmagnole, l’air des Marseillais et mille autres horreurs. Simon lui mit le bonnet rouge et une carmagnole sur le corps…il lui apprenait à prononcer des jugements affreux contre Dieu, sa famille, et les aristocrates. Ma mère, heureusement, n’a pas entendu toutes ces horreurs » 

« Mémoire » de Marie Thérèse Charlotte de France – Ed. Mercure de France- 1968- p.157

De fait, ces scènes devaient se passer après le 2 août 1793, date à laquelle en pleine nuit, vers 2 heures, on vint chercher Marie Antoinette pour la conduire à la Conciergerie afin d’être jugée. Cette éducation sans culotte que reçut le jeune Roi de Simon fit écrire à Madame Royale que

« Simon maltraitait (son frère) au-delà de tout ce que l’on put imaginer… »

« Mémoire » de Marie Thérèse Charlotte de France – Ed. Mercure de France- 1968- p. 155

Ce fut sous la contrainte de la Commune, (Chaumette et Hébert) qui cherchait à faire condamner la Reine, qu’en octobre 1793, Simon laissa l’enfant à signer, sous une contrainte certaine (Chaumette et Hébert étaient les instigateurs de cette monstruosité), l’horrible déposition d’inceste contre sa mère et sa tante, qu’on lui fit faire sans qu’il pût comprendre ce dont il s’agissait (on lui avait fait dire que, dormant entre ces deux femmes, on lui avait appris l’onanisme).

Le 19 janvier 1794, Simon dut quitter le Temple ; il avait dû choisir entre une place de municipal à la Commune et celle de gardien dans cette prison ; il choisit la Commune. Sa femme le suivit peu après. En réalité, on le soupçonnait de « royalisme » - bien camouflé sous des jurons révolutionnaires – ce qui était vrai. Il périt avec Robespierre le 8 thermidor an II.

En conséquence, à la fin de janvier 1794, Louis XVII était bien portant. Nous le savons par :

  1. – Le procès-verbal de « décharge » de la garde du petit prisonnier, confié aux époux Simon, effectué par les quatre municipaux Legrand, Lasnier, Cocherfer et Lorinet qui précisent que les Simon « leur ont exhibé la personne dudit Capet en bonne santé ». (Collection Etienne Charavay- « Papiers du Temples ».;
  2. – La déclaration de Lasnier (à ne pas confondre avec Lasne, futur gardien du jeune Roi), gardien de Louis XVII, précisant également que les Simon « ont remis cet enfant en bonne santé » , déclaration qui parut dans le Moniteur Universel du 3 pluviôse an II (22 janvier 1794).

Après le départ des Simon, Louis XVII déménagea et fut enfermé au 2ème étage de la Tour.


Du 19 janvier au 28 juillet 1794


Dès le départ des époux Simon, Louis XVII devint invisible. Personne ne le voyait. Il fut confiné dans la chambre qu’avait occupée son père et qui fut aménagée pour lui en cachot. Il fut au secret jusqu’à cette sortie très fugace de la nuit du 23 au 24 mai 1794 dont on parlera plus loin, et y revint un jour après, dans la nuit du 24 au 25 mai.

Depuis ce jour de mai, jusqu’au 28 juillet 1794, il vécut encore en reclus, dans l’obscurité, la saleté et probablement mal nourri. Ce fut le Conventionnel Barras qui le sortit de cette état de misérable claustration quand il fut nommé par les Comités de Salut Public et de Sûreté Générale responsable du jeune Roi au Temple à compter de ce jour de juillet 1794 et en faisant aussi nommer les gardiens de son choix. (Archives Nationales. A.F. 47-363 – Arrêtés nommant les gardiens des enfants de Capet – 10 thermidor an II - 28 juillet 1794).

Ceci est étudié dans la Rubrique « L’Évasion de Louis XVII du Temple ».


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