TRAITÉ DE LA JAUNAIS DU 30 PLUVIÔSE AN III

LES CHEFS VENDÉENS NÉGOCIENT AVEC LA CONVENTION LA LIBÉRATION
DE LOUIS XVII ET DE SA SŒUR

*

Contexte en France lors de la signature de ce Traité

Après la chute de Robespierre (9 thermidor an II – 27 juillet 1794), la Convention eut à lutter sur tous les fronts :

- à l’extérieur avec la guerre autrichienne,

- à l’intérieur avec les agissements des agents secrets de l’Angleterre soutenant les Royalistes, la guerre fratricide (la Bretagne et la Vendée) et enfin avec le peuple qui devenait de plus en plus affamé et harassé par des mois sanglants aux interminables exécutions.

Le peuple réclamait, en fait, le retour des Rois et donc l’accession au trône de Louis XVII (Archives Nationales. A.F. IV. 1472 – Rapports de Police des 6 pluviôse, 9 et 30 ventôse, (des 21 janvier, 27 février, 20 mars 1795).

En effet, en ce début d’année 1795 et au printemps, les Thermidoriens, ceux qui provoquèrent le 28 juillet 1794 la chute de Robespierre et de ses affidés, tremblaient devant l’instabilité de leur pouvoir. Adonnés à la satisfaction de leurs appétits les plus indécents, tenant table chez Méot (restaurant très cher au palais-Royal), chez Venua (rue Saint-honoré, près des Tuileries), ou chez Gervais (dans la cour du Manège, sur la Terrasse des Feuillants), naviguant entre agiotages et maîtresses onéreuses, ces pseudo patriotes accaparaient les ressources publiques sans se soucier de l’état du peuple ; or ce peuple avait faim.

La situation devenait délicate car ils pouvaient être renversés à la première émeute… La misère était plus qu’immense : on ne pouvait plus se nourrir…

Épuisés des excès de la République, de nombreux Conventionnels craignaient que celle-ci ne perdurât ; le rétablissement de l’autorité royale paraissait la seule issue à cette sinistre aventure que fut la Révolution.

Signature du Traité 30 pluviôse de l’an III (18 févier 1795)

Ce fut ainsi que la Convention signa un Traité de paix, le Traité de La Jaunais (Ille et Vilaine) avec le Général vendéen François-Athanase Charette de la Contrie ; ses émissaires (le Conventionnel Ruelle et le général Canclaux) le signèrent avec les envoyés de Charrette (M. de Brue et M. de Bégaroy).

Ce Traité ouvrait de grands espoirs aux Royalistes. L’établissement sur le trône de France de Louis XVII devenait possible. Aussi fut-il célébré et, à l’occasion de sa signature, le Général Charette de La Contrie, chef de l'armée catholique royale, ouvrit le bal avec Madame Barbier de la Bonnetiere, épouse du banquier royaliste Gaspard Barbier de la Bonnetiere. Celui-ci finança le soulèvement vendéen et chouan et, comme nous le verrons, l’évasion de Louis XVII par l’intermédiaire du Général chouan Marie-Pierre Louis de Frotté, de Madame Atkyns et de Paul Barras. Nous devons ces informations à Emmanuel de la Gorce, descendant, par alliance, de Gaspard Barbier de la Bonnetière.

Les clauses secrètes en Annexes de ce Traité

Ce Traité comportait en Annexe des clauses secrètes, celles-ci étant revêtues, comme les articles, de la sanction légale ; elles prévoyaient la libération des enfants de Louis XVI et le rétablissement de la Monarchie. Il y était convenu que le 25 prairial an III (15 juin 1795) Louis XVII et sa sœur seraient remis au Général de Charrette qui les recevrait à Saint Cloud où les conduiraient trois émissaires de la Convention.

Pourquoi des clauses secrètes ? Parce qu’une partie de l’Assemblée était constituée de Jacobins, farouchement républicains, qui n’auraient au grand jamais accepté de libérer « le louveteau » et de rétablir la Monarchie. Il avait été convenu aussi que ces clauses ne devraient être connues que de Barras et d’autres Conventionnels de confiance.

Le caractère secret de cette Annexe fit que des historiens nièrent leur existence sans fournir, toutefois, des preuves de cette opinion. Cette dénégation, comme tout ce qui vient conforter la non survivance de Louis XVII, devint la vérité générale et admise par ceux qui ne se penchèrent pas (ou ne voulurent pas se pencher) sur des écrits.

Témoignages sur les clauses annexes

La réalité est que cette Annexe du Traité de la Jaunais était connue d’une grande partie du Directoire et d’autres personnalités :

Le Général vendéen François-Athanase Charrette de la Contrie ( 1763-1796)

Louis XVIII cita dans ses « Mémoires »  Mémoires » de Louis XVIII , tome VI, chap. XXI et XXIII) la lettre que lui envoya le Général Charrette pour lui souligner que la condition essentielle de ce Traité était la remise de Louis XVII entre ses mains. Il ajoute, néanmoins, qu’il doutait de cette obligation, fort ennuyé que son neveu fût libéré… Voici cette lettre :

« La Jaunaye, 20 février 1795

Monseigneur,

Je dépose ma tête aux pieds de votre Majesté (pourquoi Charrette appelle-t-il le Comte de Provence « votre Majesté » ? Ce point n’a pu être éclairci. Est-ce tout simplement par erreur ?...) s’il me juge coupable à cause de l'accord que je viens de passer. J'ai signé un Traité avec l'ainsi nommée Convention Nationale. Je l'ai reconnue comme telle et je me suis désolidarisé de votre cause royale et de celle de mon Roi pour lequel je me suis battu et j'ai donné mon sang. J'ai entraîné avec moi dans ma direction mes officiers et mes hommes et je souffre de voir le drapeau tricolore flotter sur ce territoire sur lequel il ne flotta jamais avant cette horrible défaite. Voilà mon crime ! Je ne le nie point. Mais voici mon excuse. Mon Roi et le vôtre est prisonnier des tueurs de son père qui pourraient fort bien en faire autant avec lui. Sa vie sacrée est constamment en danger; tout est donc permis pour lui faire recouvrer la liberté.

Eh, bien ! J'ai obtenu sa mise en liberté. Un accord secret entre les Commissaires et moi, dont je vous montre l'original, stipule la libération de Sa Majesté. Ils vont placer Sa Majesté (Louis XVII) sous la protection des Commissaires que j'ai vus et ils ont accepté de le remettre entre nos mains. Une fois avec nous, je ne doute pas qu'un soulèvement général lui sera plus utile que tous les efforts que nous avons faits pendant qu'il était en prison. Avec lui, nous serons invincibles tandis que maintenant, nous ne sommes personne sans un Prince de la Maison de Bourbon.

À mon avis, il est inutile de discuter le Traité que j'ai signé, de se soucier de savoir s'il promet un retour à la Monarchie. Si je dois être blâmé, moi qui l'ai signé, alors que je sois coupable, mais je vous conjure de voir le motif qui m'a conduit à le faire. C'est pour lui que j'abandonne ma réputation et ma tranquillité d'esprit. C'est pour mon Roi que je l'ai fait; lui et Dieu me pardonneront plus tard. Ils m'ont donné toutes les assurances qu’'ils se plieront à cette grande condition. S'ils ne s’y tiennent pas, je le paierai de ma vie après avoir perdu ma crédibilité. Il faut que cela reste un secret pour les agents de l'Autriche, de l'Angleterre et de la branche de la famille d'Orléans, que ceci reste entre nous. Vous devez me comprendre lorsque je vous dis qu'il y a des traîtres partout, même au service de votre frère (le Comte d'Artois). J'ai pensé qu'en la circonstance je me devais d'en informer le Régent de France afin que, si un revers s'ensuivait, il n'en soit pas blâmé. Votre très dévoué et très respectueux serviteur,
Charrette »

« Mémoires » de Louis XVIII -tome VI, chap. XXIII page 341-Paris- 1832

Louis XVIII affirme en outre que

« Barras était celui qui, avec Tallien, aurait contribué le plus volontiers au salut du jeune monarque. Ce furent eux qui donnèrent l’idée de faire cette proposition à Charrette, pensant que la chose, une fois mise en négociation, pourrait s’effectuer peut-être »

« Mémoires » de Louis XVIII -tome VI, chap. XXIII page 366-Paris- 1832

Le Baron Pierre Dezoteux de Cormartin (1753-1812), engagé dans l’armée vendéenne sous les ordres du général de Puisaye dit que les hostilités entre la Vendée et la Convention avaient repris parce que le Comité de Salut Public n’avait pas tenu les conditions secrètes du Traité de la Jaunais par lequel il s’engageait à rétablir le trône. Il précisa qu’en juin 1795 les Chouans avaient envoyé à ce Comité une députation chargée de demander que Louis XVII vînt en Vendée et que celle-ci avait obtenu la promesse que le jeune Prince paraîtrait bientôt dans l’Ouest. (« Souvenirs d’un demi-siècle : 1789-1836 » de Georges Touchard-Lafosse, Ed. Dumont-1836).

Napoléon, qui eut le texte en mains, précisa que

« le premier article secret du Traité portait que la Monarchie serait rétablie et qu’un autre article secret, du même Traité, assurait la mise en liberté du Dauphin ».

Mémoires de Napoléon 1er, tome VI, p. 278 – Philippe, Libraire à Paris- 1829

Napoléon Bonaparte ( 1769-1821)
Ici, dans les années 1795

Le Moniteur Universel du 20 Nivôse an IV (30 décembre 1795) rapporte que le 4ème jour complémentaire de Fructidor an IV (20 septembre 1795) il eut affrontement au Conseil des Cinq Cents où il fut débattu de ces fameuses « clauses secrètes » du Traité de la Jaunais. Doulcet, Treillard, Tallien – tous favorables à celles-ci et donc à la libération de Louis XVII- « nièrent effrontément » les stipulations secrètes qu’avait signées le Comité de Salut Public le 18 février de la même année par onze de ses commissaires. Ces dénégations ne tendaient qu’à protéger et le Comité et eux-mêmes.

Conséquences de ce Traité sur la destinée de Louis XVII

Ce qui nous intéresse dans ces clauses secrètes se résume en deux points essentiels :

1 – Louis XVII doit absolument être libéré et remis aux Chefs vendéens ;

2 – Cette libération doit impérativement être faite pour au plus tard le 27 Prairial an III (15 juin 1795). Et c’est ce qui fut fait. Louis XVII fut évadé du Temple dans la soirée du 24 prairial an III (12 juin 1795).

Dissentions au sein de la Convention au sujet de la libération du jeune Roi

Mais ceci se fit en désaccord final de la Convention avec ce qu’elle avait promis ; en effet, elle exigeait, pour ce faire, l’assentiment général dans les Comités

« assentiment dont on allait s’occuper », selon les dire de Tallien

« Mémoires » de Louis XIII  - T. VI, chap. XXIII, p. 366

De fait, l’évasion/libération promise s’annonçait mal… Barras, Tallien, Fouché, Fréron, tous favorables au salut de Louis XVII, lambinaient car ils craignaient la répression que pouvaient exercer les Jacobins, le parti dur de la Convention, face à cette libération. Que faire ?

Les Comités révolutionnaires veulent la mort de Louis XVII

C’est Napoléon, témoin de ces temps troublés, qui nous informe :

« Il est certain qu’effrayés de l’engagement contracté avec les rebelles (les Vendéens) qui, par leurs députés, en réclamaient l’exécution avec une audace menaçante, les Comités de la Convention se demandèrent ce qu’il fallait faire ; la réponse fut : « Qu’il meure » ! »

« Mémoires » de Napoléon – tome 1-page 278

Et que se passa-t-il ?

« Un ordre des Comité de Salut Public et de Sureté générale vint défendre à la Commission des Onze (qui avaient signé le Traité de la Jaunais) de se mêler désormais de ce qui touchait l’enfant-Roi.  ‘ Il ne sortira pas du Temple dit Merlin de Douai, chargé de transmettre la volonté des Comités du Gouvernement. C’était sans doute l’arrêt de mort ».

« Histoire secrète du Directoire » de Jean-Pierre Fabre de l’Aude

La Convention 

« Dans les membres de la Convention il n’y en avait pas cent qui avaient dans le cœur le désir de faire le bien et la gloire de leur patrie ; presque tous n’avaient pour but que de s’enrichir… »

« Mémoires secrets  » de Jean-Mathieu Augeard, Marquis de Buzancy

Barras et ses comparses maquillent la mort de « l'enfant du Temple » ( cf. infra )

Cette idée de « mort » fut foudroyante pour Barras et ses amis favorables à la libération de Louis XVII : en effet, puisque, suite aux désaccords entre les Comités, le jeune Roi ne pouvait sortir vivant du Temple pour être remis aux Vendéens, on le fera passer pour mort et il sortira ainsi au su de tous, de façon « légale » ; ceci signifie « en toute sécurité » pour le sort des Conventionnels qui ne seraient pas ainsi accusés par les Jacobins d’avoir sauvé le Roi.

Déjà le stratagème de la substitution d’enfants, suggéré par le Général de Frotté, avait été mis en place - comme nous le verrons dans les lignes qui suivent - dès début novembre 1794, c’est-à-dire trois mois et demi avant le Traité de la Jaunais. Le but était, à ce moment là, de faire sortir Louis XVII tout en laissant vivant l’enfant de la substitution. Mais entre ce 18 février 1795 et mai/juin 1795, la situation avait changé dans les Comités ainsi que nous venons de le préciser. L’enfant de remplacement devait, en conséquence, impérativement mourir de manière à ce que sa sortie du Temple dans une bière – pour son enterrement – fût simultanée à la sortie de Louis XVII.

Voulant donc sauver Louis XVII, Barras – qui avait déjà commencé à préparer l’évasion depuis fin juillet 1794 – trouva, avec ses complices sus cités, un stratagème pour faire sortir l’enfant royal sans se compromettre eux-mêmes : déclarer celui-ci mort . Un acte décès dut être fait, conformément à la loi ( même si celle-ci ne fut pas correctement appliquée, nous le verrons). Cet acte fut donc un faux !

Mais… mais Barras avait quant à lui un projet bien infâme en ce qui concerne ce faux décès : en contact avec le Comte de Provence (émigré) il avait en mains de quoi faire un chantage odieux auprès de ce dernier pour se créer une situation bien confortable en cas de restauration de la Monarchie.

En conséquence, si l’enfant Roi fut bien évadé du Temple dans la soirée du 12 juin 1795, il en sortit frappé d’une mort « provisoire » mais qui devint une véritable « mort civile », fléau de sa triste vie.

La suite est étudiée dans la Rubrique « L’EVASION DE LOUIS XVII-PHASE II- JUILLET 1794-JUIN 1795 ».


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